
Quand deux personnes ne vivent pas la même histoire
Serge Dumont
Comment une relation peut se fragiliser sans qu’une seule personne puisse en expliquer toute l’histoire.
Imagine deux collègues qui travaillent ensemble depuis plusieurs années.
Au début, tout se passe plutôt bien.
Puis de petites choses commencent à s’accumuler.
L’un trouve que l’autre l’interrompt souvent en réunion…
L’autre pense simplement qu’il participe avec enthousiasme.
L’un a parfois l’impression que ses idées sont peu reconnues…
L’autre n’a jamais eu l’intention de minimiser quoi que ce soit.
Rien de tout cela ne semble assez grave pour provoquer une vraie discussion.
Alors on continue…. Jusqu’au jour où une remarque banale fait remonter beaucoup plus que la remarque elle-même.
« Ça fait longtemps que je ne me sens pas vraiment considéré. »
L’autre est sincèrement surpris.
Et ce sera vrai aussi.
Dans les relations, cette distinction est certainement moins évidente.
Quand quelqu’un nous dit :
Ces deux réalités peuvent coexister... et c’est là que beaucoup de conversations deviennent difficiles.
Car si je reconnais que tu t’es senti rejeté, est-ce que cela signifie que je t’ai rejeté ?
Si je reconnais avoir peut-être mal compris certains comportements, est-ce que cela rend ce que j’ai ressenti moins réel ?
Nous avons facilement l’impression qu’il faut choisir.
Pourtant, une relation peut contenir plusieurs vérités partielles sans qu’une seule explique tout... l’intention et l’effet produit ne sont pas la même chose
Imagine que tu recules sans regarder et que tu marches sur le pied de quelqu’un.
Tu peux dire :
... laisse de la place aux deux.
Elle ne signifie pas :
Alors nous expliquons notre intention.
Nous voulons à tout prix éviter d’être associés à quelque chose que nous n’avons jamais voulu faire.
Mais l’autre essaie peut-être simplement de faire reconnaître son expérience.
Une phrase comme :
Parfois nous arrivons aussi avec notre propre histoire…
Quelquefois, nous ne réagissons pas uniquement à ce qui vient de se produire… Nous percevons aussi les situations à travers notre propre histoire.
Des expériences qui nous ont marqués.
Des endroits où nous sommes devenus plus sensibles.
Une personne qui s’est souvent sentie mise de côté… remarquera peut-être très rapidement les signes d’exclusion.
Quelqu’un qui a beaucoup connu la critique… pourra être plus sensible à certaines remarques.
Une personne qui a vécu des conflits difficiles… pourra hésiter longtemps avant de dire ce qui la dérange.
Cela ne signifie pas que son expérience actuelle est fausse.
Mais son passé peut influencer la manière dont elle comprend ce qui se passe aujourd’hui.
Notre histoire peut parfois rendre certaines situations plus intenses à nos yeux.
Cependant, cette idée demande beaucoup de nuances.
Dire :


Deux personnes… Une même relation.
Et pourtant, deux histoires différentes.
Laquelle est vraie ?
Peut-être qu’il n’existe pas toujours une seule réponse à cette question.
Deux expériences différentes peuvent exister en même temps
Dans un conflit, nous cherchons naturellement à comprendre ce qui s’est « réellement passé ».
Qui a mal interprété ?
Qui aurait dû parler ?
Qui a dépassé une limite ?
Qui devrait reconnaître quelque chose ?
Ces questions ont parfois leur importance… Mais elles racontent rarement toute l’histoire.
Une personne peut ne jamais avoir voulu blesser et avoir malgré tout blessé.
Une autre peut avoir réellement souffert tout en s’étant trompée sur certaines intentions.
« Pourtant, j’ai eu mal. »
« Cette remarque m’a blessé »,
nous pouvons entendre :
« Tu as voulu me blesser. »
« Ce n’était pas mon intention, mais je peux comprendre que tu l’aies vécu ainsi. »
Car une ancienne blessure et un problème réel dans le présent peuvent exister en même temps.
Mais il existe aussi une autre nuance, moins confortable :
Une émotion peut être tout à fait réelle… sans que notre interprétation soit parfaitement juste.
Je peux réellement me sentir rejeté… alors que l’autre n’essayait pas de me rejeter.
Je peux me sentir critiqué… alors qu’une parole maladroite avait une autre intention.
L’émotion reste réelle… mais elle ne constitue simplement pas une preuve absolue de ce que l’autre voulait faire.
Quand ce qu’on garde pour soi devient plus lourd
« Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé avant? »
Cette question revient souvent quand un malaise sort après des mois, parfois des années… et elle est compréhensible.
Comment une personne pourrait-elle ajuster quelque chose qu’elle ne sait pas problématique ?
Nous avons tous une part de responsabilité dans ce que nous choisissons de dire ou de garder pour nous.
Mais une autre question peut aussi aider à comprendre :
Parfois, on se tait parce qu’on veut éviter les conflits.
Parce que chaque petite chose semble trop insignifiante.
Parce qu’on ne sait pas encore très bien ce qu’on ressent.
Parce qu’on ne sait pas toujours comment l’exprimer.
Et parfois aussi parce qu’on imagine que l’autre se défendra, minimisera notre vécu ou aura de la difficulté à entendre ce qu’on essaie de dire.
Il n’y a pas forcément une seule explication.
Mais lorsque rien n’est discuté, les petits événements ne disparaissent pas nécessairement.
Ils peuvent commencer à se relier… à s’empiler les uns sur les autres.
Un oubli.
Une remarque.
Une invitation manquée.
Une conversation un peu froide.
Pris séparément, chacun de ces événements peut sembler banal, mais ensemble, ils peuvent finir par former une histoire beaucoup plus lourde à porter :






« Je ne savais même pas que tu vivais ça. Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? »
« Je ne voulais pas te faire mal. »
Et ce sera vrai.
Mais l’autre peut répondre :
« Tu as raison sur tout. »
Et l’inverse est vrai aussi.
« Mon intention n’efface pas ce que tu as vécu. »
Elle signifie seulement :
Le fait d’avoir blessé quelqu’un ne signifie pas forcément qu’on avait l’intention de lui faire du mal.
« Ton histoire influence peut-être ta perception »
n’est pas la même chose que dire :
« Tu imagines tout cela à cause de ton passé. »
Est-ce qu’il était facile, dans cette relation, de dire ce qui nous dérangeait ?
« Je ne compte pas vraiment. »
De l’autre côté, une autre histoire peut se construire :
« Tout ce que je fais semble mal interprété… j’ai l’impression de ne jamais faire les choses correctement. »
Et à partir de là, chaque nouvel événement arrive avec tout le passé derrière lui.
L’un réagit au dernier incident… L’autre réagit à dix incidents accumulés.
Ils parlent du même événement... mais pas tout à fait de la même histoire.
Ainsi, avec le temps, le conflit peut finir par ne plus porter seulement sur ce qui s’est passé.
L’un voudrait peut-être entendre :
« Je comprends que tu aies souffert et j’en suis désolé. »
l’autre :
« Je comprends que tu n’aies jamais voulu me faire cela. »
Ces deux besoins ne sont pas incompatibles… mais ils peuvent le devenir lorsque chacun craint de perdre quelque chose en reconnaissant l’autre.
« Si je reconnais ta souffrance, vas-tu en conclure que tout est de ma faute ? »
« Si je reconnais tes intentions, vas-tu croire que j’ai tout imaginé ? »
Alors chacun protège son histoire.
Pas nécessairement par orgueil… parfois parce qu’elle protège aussi quelque chose d’important :
Sa propre dignité,
Son besoin d’être compris,
L’image qu’elle a d’elle-même,
Ou simplement le sentiment que sa douleur mérite d’être entendue.
Et parfois, chacun attend un petit signe de l’autre… quelque chose qui lui fasse sentir qu’il peut baisser un peu la garde et parler avec plus de vérité.
Reconnaître sa part avec justesse
La « coresponsabilité » peut parfois prêter à confusion… car elle ne consiste pas à partager les torts en parts égales.
Certaines situations sont parfois très déséquilibrées. Certains comportements ont beaucoup plus d’impact que d’autres. Comme dans certaines situations de violence, d’abus, d’intimidation ou de manipulation, la responsabilité appartient d’abord à la personne qui pose ces gestes.
Cependant, dans beaucoup de conflits ordinaires, la coresponsabilité peut plutôt se comprendre ainsi :
Regarder avec honnêteté ce qui nous appartient dans l’histoire, et laisser à l’autre la responsabilité de regarder sa propre part.
Parfois, ce qui nous appartient n’est pas évident au premier regard.
Cela peut être un silence qui s’est installé.
Une attente restée floue.
Une interprétation que nous avons tenue pour certaine.
Une réaction défensive ou précipitée.
Ou simplement une façon différente de vivre la même situation.
L’idée n’est pas de chercher une faute… mais seulement de voir s’il existe, quelque part, une petite part de l’histoire que nous pouvons regarder autrement.
Ces pistes peuvent nous aider à mieux voir comment la situation s’est construite.
Puis vient une question plus personnelle... Reconnaître sa part sans perdre de vue ce qu’on a vécu
Il est évident que devoir reconnaître sa part peut parfois être inconfortable... puisque l’on peut avoir peur que cela minimise ce qu’on a vécu ou donne entièrement raison à l’autre.
« Si je reconnais que j’aurais pu parler plus tôt, est-ce que cela change tout le reste ? »
« Si je vois que j’ai été défensif, est-ce que cela donne raison à l’autre sur toute l’histoire ? »
Mais reconnaître sa part peut rester très simple.
Par exemple :
« J’aurais peut-être pu en parler plus tôt. »
ou
« Je vois que je me suis défendu rapidement. »
Cela n’efface pas ce que nous avons vécu.
Cela ne donne pas non plus raison à l’autre sur toute l’histoire.
Cela permet simplement de reconnaître un point précis, sans devoir choisir entre notre réalité et la sienne.
Peut-être que la responsabilité devient plus accessible lorsqu’elle ressemble moins à une accusation et davantage à une question :
« Qu’est-ce qui, dans tout cela, pourrait réellement m’appartenir ? »
Trois façons d’ouvrir un peu la discussion
Il n’existe pas toujours de façon parfaite de réparer une relation.
Certaines conversations demandent du temps. D’autres ont besoin de limites claires.
Mais parfois, quelques gestes simples suffisent à changer un peu la manière dont on se parle… et à créer plus d’espace pour se comprendre.
1. Dire ce qui s’est passé pour soi
Une phrase comme :
« Tu me respectes jamais. »
... contient déjà une conclusion sur l’autre.
On peut parfois essayer :
« Dans certaines situations, je ne me sens pas respecté. »
La différence semble peut-être petite… mais la seconde phrase raconte d’abord ce qui s’est passé en soi.
Elle laisse davantage de place à l’autre pour entendre avant de réagir.
2. Vérifier une interprétation
Nous avons tous tendance à combler les blancs…
Un message bref peut nous sembler froid.
Un oubli peut nous donner l’impression d’un manque d’intérêt.
Un silence peut être vécu comme du rejet.
Notre impression peut être juste, tout en contenant aussi une part d’interprétation.
Alors une question peut aider :
« Quand cela s’est produit, je l’ai compris de cette manière. Est-ce que c’est ce que tu voulais dire ? »
La réponse ajoute parfois une information qui nous manquait… et cette information peut changer considérablement la façon dont nous comprenons l’événement.
3. Reconnaître une chose précise
Parfois, le simple fait de reconnaître un point précis peut déjà apaiser la conversation...
« Là-dessus, je vois que j’aurais pu t’en parler plus tôt. »
« Je comprends que cette remarque ait pu te blesser. »
« Je crois que je me suis défendu très vite lorsque tu as essayé de m’expliquer ce que tu vivais. »
Une petite reconnaissance sincère peut parfois ouvrir davantage qu’une longue explication... Elle permet parfois à quelque chose d’important d’être enfin entendu.
Trois questions pour y voir plus clair
Si une relation difficile te vient à l’esprit… prends simplement une feuille.
Commence par regarder ce que chacun a pu vivre.
Écris simplement trois choses...
1. Ce que j’ai vécu
Qu’est-ce qui m’a blessé, dérangé ou manqué ?
Qu’est-ce que j’ai compris de la situation à ce moment-là ?
Écris ce qui est vrai pour toi, le plus honnêtement possible.
2. Ce que l’autre a peut-être vécu
Essaie maintenant de regarder la même situation depuis sa place.
Demande-toi :
Qu’a-t-il pu comprendre de ce qui s’est passé ?
Qu’a-t-il pu ressentir ?
Qu’est-ce qui était peut-être important pour lui à ce moment-là ?
Y a-t-il une autre façon de comprendre ses paroles ou son comportement ?
Ce que j’ai vécu comme du rejet, de la froideur ou une attaque pourrait-il aussi avoir une autre explication ?
Il s’agit simplement de voir s’il existe une autre manière de comprendre la situation.
Parfois, une phrase que nous avons vécue comme une critique était simplement maladroite plutôt que malveillante.
Un silence que nous avons interprété comme de l’indifférence pouvait aussi venir d’un malaise, d’une fatigue ou d’une difficulté à savoir quoi dire.
Une réaction défensive pouvait cacher le sentiment d’être accusé plutôt qu’un refus de nous entendre.
L’exercice consiste simplement à laisser entrer une question là où une certitude s’était peut-être installée :
« Et s’il existait une autre manière de comprendre ce qui s’est passé ? »


3. Quelle a été ma part dans ce qui s’est installé ?
C’est peut-être la question la plus difficile…
Pas :
« De quoi suis-je coupable ? »
mais plutôt...
« Y a-t-il quelque chose que j’aurais pu faire autrement ? »
Peut-être parler plus tôt.
Poser une question au lieu de supposer.
Écouter davantage avant de répondre.
Dire plus clairement ce dont tu avais besoin.
Ou reconnaître aujourd’hui que certaines choses t’échappaient.
Il se peut aussi que ta part soit plus petite que tu ne le croyais.
L’important est simplement de regarder cette part avec honnêteté.
Puis je t’invite à terminer avec une dernière question :
« Qu’est-ce que je peux faire différemment maintenant, même si l’autre ne change pas ? »
C’est peut-être là que la prise de conscience devient vraiment utile…
Parce que ce que l’autre comprendra, reconnaîtra ou changera lui appartient totalement.
De notre côté, il reste une marge de choix dans notre propre manière d’entrer dans cette relation.
Et parfois, c’est déjà beaucoup...

Ces thèmes sont approfondis dans mes livres de développement personnel et d’auto-thérapie.
Cette réflexion s’inscrit également dans la vision présentée dans ma Philosophie éditoriale.
De plus, pour mieux comprendre le parcours qui nourrit ces écrits, vous pouvez lire Mieux me connaître.
